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« L'objectif principal de ma vie était devenu de maigrir »
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Le sujet est en plein boum médiatique. À la télévision, sur internet, devant l'Assemblée nationale... l'anorexie et la boulimie sont plus que jamais au coeur du débat. À Rennes, l'association ABA n'a pas attendu que le commun des mortels se penche sur le sujet pour agir. Karine et Isabelle, membres du groupe et touchées par la maladie, nous en parlent.

« Je n'ai jamais trouvé beau le corps d'une femme. Déjà quand j'étais toute petite, je trouvais trop grosses les filles dans les magazines. Pour moi l'idéal était d'être maigre. » Karine a 35 ans, dont 17 plongés dans l'anorexie et la boulimie. Comme bien d'autres, elle fait partie de l'Association Boulimie Anorexie (ABA) de Rennes. Pour Isabelle, également membre du groupe, même combat : « Pour moi, l'objectif principal de ma vie était devenu de maigrir. Je perdais trois ou quatre kilos et je me disais : allez, encore trois ou quatre de plus. »
Un tourbillon dans lequel il a été facile de se laisser emporter : « Le fait de ne pas manger te met dans un état euphorique, te donne confiance, raconte Karine. Tu n'as plus peur de rien, tu contrôles ton corps ; tu contrôles la situation. » Jusqu'au jour où, comme toutes maladies, l'anorexie et la boulimie font leur travail de sape : disparition des règles, chute des cheveux, de la tension, ostéoporose, angoisses, problèmes rénaux, troubles cardiaques parfois...
« À 34 ans, j'ai réalisé que j'avais passé la moitié de ma vie à souffrir à cause de la nourriture. La moitié ! Raconte Karine. Je me suis dit qu'il fallait que ça s'arrête, mais je n'arrivais pas à m'en sortir toute seule. » Pour elle comme pour Isabelle, les différents passages chez le psy ont été plus ou moins probants ; l'amour de la famille, malheureusement sans effet. « C'était difficile d'en parler à quelqu'un qui ne le vivait pas ; à qui je devais expliquer comment je faisais les crises, avec quels produits..., explique Isabelle. Avec l'ABA, pas besoin d'expliquer parce que nous l'avons tous vécu. »
« On fonctionne comme les Alcooliques Anonymes »
L'Association Boulimie Anorexie, en effet, n'est composée que de malades. Aucun professionnel. Isabelle explique : « On fonctionne sur le mode des alcooliques anonymes, par 24 heures. On dit : "aujourd'hui je n'ai pas fait de crise". » Des réunions hebdomadaires, pour se retrouver, échanger sur sa propre expérience, se poser des objectifs et s'appuyer sur les autres pour les atteindre. « Le but, c'est de déculpabiliser, raconte Karine. Il y a tellement de frustration qu'il faut réapprendre à se faire plaisir. Se demander de quoi on a vraiment envie, préparer les repas la veille, retrouver le rituel de se mettre à table et non plus manger un seule fois par jour, devant la télé, sans plaisir... »
Isabelle poursuit : « Je me posais l'objectif de trois ou quatre repas par jour, de les noter et les manger sans aller aux toilettes pour me faire vomir. Et quand je commençais à culpabiliser, à me dire, ça va me faire grossir, je téléphonais à une personne du groupe. Elle me disait : "tu as mangé, maintenant passe à autre chose, trouve quelque chose à faire". Et ça marchait. » D'autres fois, une émotion forte, une colère, une euphorie pouvaient également provoquer une crise. Le reflex reste le même : on fait marcher le réseau téléphonique.
« Même au bout de dix ans je continuerai à voir par 24 heures »
Depuis plus d'un an, les deux jeunes femmes n'ont plus fait de crises. Elles ne se disent pas guéries, mais en rétablissement. « Très vite, pour moi, les crises se sont espacées, explique Karine, et j'ai été de moins en moins dans la fatigue, dans la restriction... Aujourd'hui je suis heureuse ! Mais je ne veux pas oublier parce que ça signifierait être moins vigilante. Je ne peux pas, par exemple, me permettre de sauter un repas. »
Isabelle aussi est consciente du fait que le chemin est long et que sa maladie, elle la portera sans doute toujours dans un coin de sa tête. « Même au bout de dix ans, je continuerai à voir par 24 heures. C'est sûr qu'au bout d'un an et demi, je n'ai plus les mêmes envies, mais c'est important pour moi de continuer à aller aux réunions, surtout pour les nouveaux, leur montrer que c'est possible. À notre tour de faire passer l'identification. »
Être mince est plus important qu'être en bonne santé
Faire passer l'identification... Encore faut-il que les filles soient motivées à suivre CE genre de modèle. Depuis 2000, en effet, d'autres types d'exemples, bien moins recommandables, fleurissent sur Internet. Qui n'a pas, en effet, entendu parler des fameux sites Pro-Ana ou Pro-Mia ? Le premier glorifie l'anorexie, le second la boulimie. Parmi le plus célèbre de son contenu, la retouche de photos, les conseils avisés pour ne pas craquer et les fameux 10 commandements : Si tu n'es pas mince, tu n'es pas attirante ; Être mince est plus important qu'être en bonne santé ; tu ne mangeras point de nourriture calorique sans te punir après-coup...
Isabelle et Karine, mieux placées que quiconque, ont leur avis sur la question : « C'est sûr que je n'en ferais pas la promo, explique la première. Maintenant, je ne pense pas que ces sites peuvent déclencher la maladie. Si on visite ce genre de pages, c'est qu'on est déjà malade. Et quelqu'un qui a envie de s'en sortir ne va pas là-dessus. » Pour Isabelle également, les choses ne sont pas si simples : « Il ne suffit pas de les visiter pour devenir anorexique ou boulimique. Il y a déjà quelque chose derrière, un terrain favorable. » Cela dit, toutes deux le conçoivent et le dénoncent, ces sites, où l'on se retrouve sous forme de communauté, alimentent certainement un peu plus encore le désir d'être toujours plus mince.
À tel point d'ailleurs que le gouvernement a décidé de se pencher sérieusement sur le problème. Le 15 avril dernier, en effet, la députée UMP des Bouches-du-Rhones, Valérie Boyer, a fait adopter par l'Assemblée nationale un texte qui, s'il était promulgué, rendrait passable de trois ans de prison et de 45 000 euros d'amende le fait « de provoquer une personne à rechercher une maigreur excessive en encourageant des restrictions alimentaires prolongées ayant pour effet de l'exposer à un danger de mort ou de compromettre directement sa santé. » Directement visés, les Pro-Ana.
Pratique : l'ABA organise des réunions chaque mercredi, à 20h00, au point d'accueil de la MAS à l'Hôtel Dieu. Chaque premier mercredi du mois est ouvert au public. Pour les contacter : 06 32 63 98 50. Site web : http://abafrance.free.fr/
Je ne peux que vous remercier, vous Mesdames, qui témoignez de vos souffrances mais aussi et surtout de votre victoire sur la maladie; vous Journalistes pour la qualité, l'originalité, la proximité, la sensibilité particulière que vous développez à travers vos articles. N'en déplaise à certains grincheux qui sévissent régulièrement dans cette rubrique, ni gauche ni droite mais un seul objectif: une information sensible proche de nos préoccupations citoyennes ou personnelles, qui ne tombe ni dans le voyeurisme, ni dans le sensationnel, ni dans le polémique.

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